Quand je peins

Quand je peins je traque des espaces que je ne maîtrise pas : ils sont au dedans, noyés dans l’en deçà, le par delà ; et ils sont dehors, égarés sans patrie sans adresse, j’appelle, je frôle, comme un aveugle je tâte le chemin ; comme un chasseur je circonscris une aire.. Par où serait saisissable le passage de l’être ? – Je traque le mystère.

Sur mon chemin d’ avancée dans le tableau, je rencontre des hypothèses, une ombre m’inspire, je construis une tour… La rencontre de deux couleurs transperce ma mémoire, je suis captivée.
Je peux m’égarer, me laisser charmer par une beauté facile. Et cela me repose. Mais je me suis perdue en chemin, j’ai perdu ce qui m’avait convoquée.

Une traque : de quoi s’agit-il ? Certains , dans mes tableaux , voient des espaces urbains, ou des bibliothèques, des murs collés d’affiches. Je cherche entre autres merveilles une profondeur qui m’échappe. Je suis infirme, je suis collée contre un mur, parfois seulement des brèches, fenêtres, nuages, me font basculer vers l’espace.
C’est un chemin de muraille en muraille, de maisons en remparts, avec l’espoir de la profondeur. Pas celle d’une perspective apprise mais d’une résonance en moi qui fasse écho, qui fasse rencontre.
Je n’ai pas d’autre visée que de toucher ce mystère qui m’habite, et qui ne trompe pas.

C’est en peignant que je peux accéder à mes émotions les plus authentiques.
Je suis porteuse d’un message que seule moi peux en le déployant connaître, et partager: mon étincelle de lumière.

Quand je peins je poursuis une trace : est-ce vers l’avant ou l’arrière, il se peut que ce soit la même chose. Dans un moment d’éternité je peins.
Non : quand je peins, je suis une trace, je suis quelque chose et non rien, je suis ce quelque chose que je peux imposer à la toile, m’inaugurant. Je suis cela.

Je suis ce débat de couleurs et de formes qui s’installent sur la toile, et pour un temps, le temps de ce tableau, j’adhère à une absolue nécessité.
Je bataille pour exister, m’inscrire.
C’est grave, et c’est ludique aussi car je sais que je ne disparaîtrai pas vraiment, qu’au tribunal de la toile il y a l’indulgence infinie du recommencement.
Mais dans cette affaire il s’agit d’être.
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Impossible de s’implanter dans un tableau si je ne le crédite pas absolument : c’est lui, celui-ci, maintenant, qui va me résoudre. Qui va délivrer la vérité enfouie, l’évidence. Sinon, à quoi bon ?

Il est question de vie ou de mort, de mort à déjouer, c’est sérieux, c’est vital, ce petit carré, cette maison quand je les traite, c’est ma vie que je retraite. Les tableaux sont des centres de retraitement des déchets mortifères qui m’ont rendue si incertaine, suspendue dans un éther sans consistance. Sans crédibilité.

L’atelier est une salle de travail. Je me donne des chances de mobiliser les forces de vie.
Je me donne en spectacle dans ma faiblesse, dans des représentations chétives, dans mon infirmité mutante comme dans mon énergie farouche à poursuivre, – que viennent bénir les couleurs qui m’enveloppent de leur substance noble et sensuelle.
La couleur est la mère que je n’ai pas eue.

Par la peinture qui déploie sur une surface plane formes, couleurs, rythmes, pulsations, je cherche à me mettre en lien avec ce qui me dépasse et m’habite.
Je lutte contre l’inexistence, la malédiction,- contre l’absence.

Mes tableaux se veulent présence.

Je peins pour traverser le miroir qui me sépare de moi-même.

Ouvrir à la révolte ce champ de creusement, de remplissage. Oser. Ouvrir la porte et instaurer la profondeur.

Dans cet entre-deux où je dépendais des autres, de ce qui leur plairait, qui m’identifierait, j’ai longtemps tâté le terrain.
Ce que je peignais était-il l’objet rêvé, ou la sinistre dépouille dans quoi j’étais gelée ?
« Mon chemin ne ment ». Aller au delà, ou en deçà, aller, aller : seul le mouvement peut me débarrasser de mes scories. Secousses, rythmes, dégagements.

Quand je peins :
il se passera toujours quelque chose de nouveau quand je peins. Je passerai des gués, je dénouerai des barrages, et je serai toujours à l’affût du vivant. Si mes modes d’expression en révèlent aujourd’hui l’esquisse, c’est en les regardant, en les traquant que je renouvelle mon élan pour distinguer le vrai du faux, le vivant du mort.
Et plus encore que ces dichotomies, pour approcher les différentes dimensions subtiles qui résonnent par leur présence et leur absence.

En tant que peintre j’ai besoin d’échos.

Le peindre est la priorité, ce qui implique beaucoup de rigueur, d’intransigeance et pourquoi pas, de méchanceté.

De toile en toile et surtout de période en période, voire de crise en crise, j’engage de nouvelles ressources pour accéder au vivant : je traverse mes obstacles et mon chemin ne ment.
Et je peins en arrachant des bandages, des échafaudages. Qu’y a-t-il en dessous, qui y a-t-il ?
Sans doute cette opération a déjà eu lieu, aura lieu encore, et encore : il y a eu des couches à enlever, des entités à extraire.
Comme le géobiologiste, l’exorciste ou le curé d’antan font partir d’une maison, avant l’arrivée des nouveaux occupants, les pesanteurs négatives du passé, régulièrement et Dieu merci mon travail bute butera sur des couches inexplorées, des insistances tenaces d’hôtes indésirables indésirés. C’est le travail de toute une vie et la peinture est là pour les révéler, les congédier.

Peindre est un travail de remise à jour, de revitalisation, de renaissance.